Titre : Payants pour tous, gratuits sur le papier : Le fléau de la corruption systémique à Nakivale

Par Deborah Bashengezi, Défenseure des Droits Humains (DDH)

L’aide humanitaire et les services de protection au sein du camp de réfugiés de Nakivale reposent en théorie sur des principes universels : la gratuité, la dignité et l’impartialité. Pourtant, sur le terrain, la réalité quotidienne des réfugiés est tout autre. Une corruption systémique s’est infiltrée dans presque toutes les instances du camp, transformant ce qui devrait être des droits fondamentaux en marchandises négociables au plus offrant.

En tant que Défenseure des Droits Humains, je prends la parole aujourd’hui pour mettre en lumière ce système d’extorsion généralisée qui étouffe les plus vulnérables et détruit la confiance au sein de notre communauté.

Une corruption généralisée à tous les niveaux

À Nakivale, la corruption ne se limite plus à un secteur isolé ; elle est devenue un passage obligé pour accéder aux services les plus élémentaires :

  • Dans le secteur de la santé : Obtenir une consultation rapide, des médicaments essentiels ou un billet de transfert médical vers un hôpital de référence exige trop souvent le versement de pots-de-vin informels.
  • Dans les démarches administratives et la protection : L’enregistrement des nouveaux-nés, la mise à jour des documents d’état civil ou le suivi des dossiers de protection auprès des autorités et des partenaires humanitaires subissent des retards injustifiés, sauf si une « taxe facilitatrice » est payée.
  • Dans la distribution de l’aide et de la sécurité : Même l’accès aux listes de distribution, la résolution de conflits communautaires ou l’obtention d’une assistance sécuritaire minimale au niveau local font l’objet d’un monnayage auprès d’intermédiaires ou d’agents peu scrupuleux.

Les conséquences : La double peine pour les plus vulnérables

Cette marchandisation des services pèse de manière disproportionnée sur les réfugiés les plus démunis. Ceux qui n’ont pas d’argent – les veuves, les personnes âgées, les jeunes orphelins et les survivants de violences – se voient systématiquement renvoyés au second plan, privés de soins ou condamnés à attendre indéfiniment.

Cette dynamique crée un sentiment d’impuissance et d’injustice profonde. Elle contraint également certaines personnes à s’endetter lourdement ou à recourir à des mécanismes de survie dangereux (exploitation par le travail, prostitution de survie) uniquement pour réunir les sommes exigées.

Le cadre légal : Un abus de pouvoir puni par la loi

Il est fondamental de rappeler que la corruption et l’extorsion en milieu humanitaire constituent des violations graves des normes nationales et internationales :

  • Principe de gratuité de l’aide humanitaire : L’assistance humanitaire fournie par le HCR, l’OPM et leurs organisations partenaires est strictement gratuite. Exiger de l’argent en contrepartie d’un service humanitaire est un acte illégal.
  • Violation de la Convention de 1951 relative au statut des réfugiés : La discrimination fondée sur la capacité financière pour accéder aux services sociaux de base enfreint le principe d’un traitement équitable des réfugiés.
  • Législation nationale ougandais : L’extorsion et la corruption passive par des agents publics ou des intermédiaires sont des infractions pénales passibles de poursuites judiciaires.

Mes recommandations pour éradiquer ce fléau

Pour briser ce cercle vicieux et restaurer la justice à Nakivale, j’appelle à des actions fermes et immédiates :

  1. Tolérance zéro et enquêtes indépendantes : Les agences humanitaires (HCR, OPM) et la direction du camp doivent diligenter des audits et des enquêtes impartiales pour identifier et sanctionner sévèrement les auteurs d’extorsion, quel que soit leur rang.
  2. Mécanismes de plainte sécurisés et anonymes : Mettre en place des lignes vertes et des boîtes à idées sécurisées, gérées par des entités indépendantes, pour permettre aux réfugiés de signaler les cas de corruption sans crainte de représailles.
  3. Campagnes d’information et de sensibilisation : Informer massivement la communauté sur la gratuité des services à travers des affichages clairs, des radios communautaires et le travail des DDH sur le terrain.
  4. Renforcement de la transparence : Publier de manière claire et accessible les procédures, les critères d’éligibilité et les délais requis pour chaque service médical, administratif et de protection.

Accéder aux services de base dans un camp de réfugiés ne doit plus jamais dépendre de la taille du portefeuille. Il est temps de remettre la dignité humaine et le respect du droit au centre de toute intervention à Nakivale.

Deborah Bashengezi

Défenseure des Droits Humains (DDH)

Marie Chantal Machozi Shabani

Machozi Shabani Marie Chantal est une défenseure des droits humains originaire du Nord-Kivu en RDC. Active depuis 1998, elle est la fondatrice de l’organisation EDF-Kivu, engagée dans la protection des droits des femmes et des personnes vulnérables. Son action se concentre sur la lutte contre les violences basées sur le genre, le plaidoyer pour les droits humains et le soutien aux femmes touchées par les conflits dans la région des Grands Lacs.

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