Par Grace Neema Nshombo
Défenseure des Droits de l’Homme (DDH)
L’école est censée être un sanctuaire, un espace de construction, d’émancipation et d’espoir pour les enfants. Pourtant, au cœur du camp de réfugiés de Nakivale en Ouganda, plus précisément à l’École Primaire (E.P.) de Kashojwa, cette promesse républicaine et humanitaire se fissure sous les coups. En écoutant les récits poignants des élèves, c’est toute une réalité sombre qui se dévoile : celle de la banalisation de la violence physique et psychologique infligée par ceux-là mêmes qui ont la charge de les éduquer.
« On nous frappe pour un rien » : La parole libérée des enfants
Les couloirs et les salles de classe de l’E.P. de Kashojwa résonnent trop souvent d’une peur silencieuse. En tendant l’oreille aux témoignages recueillis directement auprès des écoliers, un constat alarmant émerge. Les enfants racontent, la voix tremblante mais déterminée à dire la vérité, le quotidien de leur scolarité rythmé par la férule.
« Si on arrive en retard à cause de la distance ou des corvées d’eau à la maison, le maître nous punit avec des bâtons », confie un élève sous couvert d’anonymat. D’autres parlent de coups reçus pour une réponse incomplète, une distraction en classe ou simplement par peur de ne pas comprendre les leçons dispensées dans des conditions de surpopulation intenses.
Ces témoignages d’enfants ne décrivent pas des incidents isolés, mais bien un système disciplinaire archaïque et violent. Ils subissent des brimades, des humiliations publiques devant leurs camarades et des châtiments corporels qui laissent des traces bien au-delà de leur peau : des cicatrices psychologiques profondes.
Le double traumatisme des enfants réfugiés
Pour ces enfants, pour la plupart issus de familles déplacées fuyant les conflits armés et les violences dans la région des Grands Lacs, l’école de Nakivale était censée représenter un havre de paix. Au lieu de cela, l’enceinte scolaire reproduit un climat d’insécurité et d’arbitraire.
Comment un enfant peut-il se concentrer sur l’apprentissage des mathématiques ou de la lecture lorsqu’il redoute le moment où le enseignant lèvera la main ou le bâton ? Les châtiments corporels ne redressent pas la discipline ; ils brisent la confiance, stimulent le décrochage scolaire et renforcent le sentiment d’abandon chez des mineurs qui ont déjà tout perdu.
L’urgence d’une réaction institutionnelle
En tant que défenseure des droits de l’homme, notre rôle est de porter la voix de ceux qu’on réduit au silence. Les témoignages recueillis à l’E.P. de Kashojwa constituent un appel pressant à la responsabilité des autorités compétentes :
- Aux gestionnaires de l’éducation dans le camp et aux agences humanitaires partenaires (HCR, OPM) : Il est impératif de mener des enquêtes rigoureuses, transparentes et indépendantes au sein de l’E.P. de Kashojwa afin d’identifier les auteurs de ces violences et de les suspendre conformément aux lois ougmandes interdisant les châtiments corporels en milieu scolaire.
- À la direction de l’école et au corps enseignant : Des sessions d’urgence sur la discipline positive et la gestion non violente des classes doivent être immédiatement mises en place. L’autorité d’un enseignant ne se mesure pas à la force de ses coups, mais à sa capacité à inspirer et à protéger.
- Aux mécanismes de protection de l’enfance : Il urge d’installer des boîtes de signalement sécurisées et des lignes d’écoute directes pour que les élèves puissent dénoncer les abus sans craindre de représailles de la part du personnel enseignant.
Conclusion
L’éducation est un droit fondamental inaliénable. Tolérer les châtiments corporels dans une école de réfugiés, c’est faillir à notre devoir moral de protection envers les plus vulnérables. Les enfants de l’E.P. de Kashojwa ont parlé ; ils ont brisé le mur du silence en nous confiant leur détresse.
Il est temps, grand temps, que les adultes — autorités, enseignants et organisations humanitaires — se mettent enfin à leur écoute pour transformer la craie en un instrument de savoir, et non de terreur.
